1. Romain-Timothée-Chalamet

Sur son matelas au sol, Romain-Timothée-Chalamet répétait les chiffres en boucle.

Zéro trois, zéro quatre, zéro cinq, trente-et-un, trente-trois, quarante. Sans savoir pourquoi, il les prononçait avec l’accent suisse-allemand d’un ancien élève, dont il avait été tuteur de français à Montpellier.

Zéro trois, zéro quatre, zéro cinq, trente-et-un, trente-trois, quarante. La techno retentit dans l’appartement. Romain claqua mentalement la porte de sa chambre sans porte, priant pour le silence et l’expiration du PVT de son coloc.

Zéro trois, zéro quatre, zéro cinq, trente-et-un, trente-trois, quarante. Chacune des allées du supermarché qu’il avait re-stockées ce jour-là. Il se rappela les événements dans l’ordre, comme pour être sûr qu’il n’avait pas rêvé.

– Timothée.

– C’est Romain.

– Relax, ti-snob.

Je-m’appelle-Karine l’attendrissait autant qu’elle l’énervait, égayant son boulot de merde de sa franche grossièreté.

– T’es trop proche. C’est deux mètres, maintenant.

– Deux mètres de la caisse ?

– Du client, cul-de-poule !

Sa tignasse de fausse blonde platine encadrait un visage joufflu aux traits malchanceux. Pas de bole, pensa Romain-Timothée-Chalamet. Elle parlait avec un accent gonflé et nasillard qui trahissait son Québec profond, à des milles du pays natal du jeune homme. Loin des Parisiennes rachitiques qui dissimulaient leur corps sous une frange uniforme, Karine avançait ses courbes dans les allées de l’épicerie, cordée dans un survet rose nanane sur lequel elle avait épinglé son name tag « Je m’appelle ». Son cool affecté accompagnait ses exclamations provinciales, dans un dialecte truffé d’un anglais approximatif. 

Sous les ordres de sa gérante adolescente, Romain-Timothée-Chalamet recula de quelques centimètres, tendant l’appareil Interac à son client toussotant, avec grande difficulté.

– Pis oublie pas le Purell, Timothée ! ponctua Je-m’appelle depuis la caisse adjacente, comme une conscience bûcheronne impossible à faire taire.

Romain obéit à nouveau. Mais quand la pompe du désinfectant lui éternua dans la paume, elle n’y laissa qu’un mince crachat. Pas de bole, pensa-t-il encore. La fauche de la COVID rôdait encore plus près. « YOLO », marmonna le jeune Français.

Mario apparut de nulle part, comme à son habitude. Il arrivait toujours avec cet air catastrophé, dont on ne savait s’il venait de ses livres comptables ou de son divorce. Les cheveux en brosse et le pull impeccable, il traînait la colère sournoise des tyrans dont les plans déraillant. Regard triste et visage dodu, il cachait son dépit sous un humour misogyne, prêt à défendre son ego chancelant sitôt qu’on écorchait son clan. Romain avait parfois l’impression que la tristesse de Mario était commune à tous les hommes trentenaires. Il se demanda s’il devrait s’y résoudre un jour. Il entrevoyait la même chez son propriétaire, qui rêvait de l’évincer pour décupler la mise.

Même le client favori de Romain portait cette amertume, tel un coquelicot discret qu’il scannait aux caisses automatiques. Celui-là même qu’il l’avait comparé à Timothée Chalamet, du fait de sa ressemblance indéniable. Romain était acteur, lui aussi. Mais il n’avait pas grandi dans les manoirs new-yorkais, ni sur les courts de tennis d’Issy-les-Moulineaux. Son destin de petit empereur déchu se trouvait plutôt dans les ruines du Provigo Angus, à aligner des conserves de cassoulet québécois. À se demander souvent, aussi, s’il avait déjà raté sa vie. Comment s’aimer soi-même quand on détestait tout le monde.

– Timothée, ferme ta caisse.

– C’est Romain.

– Faut re-stocker 3-4-5, 31, 33 pis 40 avant huit heures.

– Je finis à cinq.

– Je prolonge les shifts d’après-midi. Tu te plaindras au gouvernement.

Pas de bole, répéta Romain comme un mantra sinistre. Mario disparut dans l’allée quarante. Le jeune homme soupira une dernière fois avant d’interrompre la file d’attente qui formait un pointillé devant sa caisse. Une Plateaunienne masquée rouspéta sur son rond rouge, rapidement ignorée par le Parisien.

Dans l’allée trente-et-un, Romain esquiva les clients de son mieux. Leurs visages trahissaient tous la petite banlieue d’Angus, nichée au cœur de Montréal. Ils comprenaient mal le système métrique : chacun débordait de son périmètre. L’avocat au veston griffé sous sa laitue en solde, les adolescentes qui défiaient la mort comme des orphelines, l’enfant en crise chouchouté par sa mère, la femme obèse qui faisait son possible, son mari narcissique qui lisait les étiquettes au milieu de l’allée… Question de se soustraire à ce cirque, Romain-Timothée-Chalamet se mit à rêver de Paris. Il aurait voulu rentrer avant la fermeture des frontières, malgré le chaos qu’on annonçait. Trop tard. De toutes façons, il en avait honte et ne pouvait le dire à personne. Il avait rêvé d’Amérique. Mais il s’était pris au piège au nord d’Hochelaga, sans billet de retour.

Romain se demanda si les Parisiens se narguaient encore sur les Champs-Elysées. S’ils s’effleuraient encore dans la rue, comme prêts à se battre. S’ils se craignaient encore dans le RER A. S’ils s’attroupaient encore à Montmartre pour rêver comme des touristes. S’ils s’embrassaient encore dans les renfoncements du Louvre. S’ils joggaient encore près des bateaux de Boulogne. Si les animaux s’étaient enfuis du Zoo de Vincennes. Il se demanda si les curieux épiaient encore les riches, depuis le sentier de la Coulée verte. S’ils s’enfuyaient encore de Paris pour admirer le parc de Sceaux, là où il avait surpris une femme et son amant, à demi-nus dans le boisé d’à côté. C’est là-bas que Romain-Timothée-Chalamet aurait voulu valser, en cette fin du monde. Pas entre les clients de la rangée des fèves au lard.

– As-tu vu mon stylo multicolore ? C’est mon porte-bonheur.

Romain fixa Je-m’appelle-Karine qui venait le déranger dans l’allée trente-trois. Il se demanda à quel bonheur elle pouvait encore rêver, dans un Provigo en pleine pandémie. Peut-être espérait-elle un baiser de son crush rockeur, qui portait le même manteau de cuir depuis 2008.

– Non, désolé.

– Câlife de tabarnouche.

Pas de bole, la pauvre. Piteuse, elle rebroussa chemin en courant jusqu’à sa caisse, qu’elle avait abandonnée en prétextant vérifier un code-barres. Au même moment, dans les haut-parleurs du Provigo Angus, la voix de Mario entama le compte à rebours de fermeture ordonné par François Legault. Le patron était encore visiblement essoufflé de s’être pris le bec avec un client qui avait refusé de se laver les mains au lavabo en plastique.

Sans énergie ni espoir, Romain-Timothée-Chalamet mit le cap sur l’allée quarante, poussant son chariot de fruits congelées. Entre deux paquets de mangues, ses longues mains effilées découvrirent un arc-en-ciel : le stylo de Je-m’appelle-Karine.

En guise de remerciement, la jeune femme lui sauta dans les bras en fermant sa caisse, écrasant sa frêle stature cinégénique. Romain échappa un sourire maladroit. Étrange comme ce qui nous répugnait était parfois ce qui nous attirait.

– C’est mon jour de chance. Ça va bien aller. Je m’achète un gratteux, Chalamet. Viens.

Alors qu’il s’apprêtait à punch out, elle le traîna vers la machine Loto-Québec. Romain-Timothée-Chalamet n’avait plus la force de résister au destin.

– Je t’en pogne un, Tim Tim. C’est quoi tes numéros chanceux ?

– J’en ai pas. J’ai pas de bole.

Elle s’exaspéra brièvement, mais se ravisa rapidement. Ici, Romain était son seul ami.

– C’était quoi tes numéros de rangées, aujourd’hui ?

Zéro trois, zéro quatre, zéro cinq, trente-et-un, trente-trois, quarante. Il s’avéra que ces chiffres étaient les chiffres chanceux de Romain-Timothée-Chalamet, l’immigrant français de 26 ans du Provigo Angus.

À quatre heures du matin, sur son matelas au sol, le jeune homme les répétait en boucle.

Demain, il ne dirait rien à personne. Il ne rentrerait plus jamais au Provigo Angus. Il appellerait Loto-Québec. Il achèterait une maison à sa mère, à Montpellier. Il commanderait un nouveau canapé à ses amis qui l’avaient hébergé. Demain, il appellerait Loto-Québec. Mais demain, Loto-Québec serait fermée. Il faudrait attendre après la pandémie. Personne ne savait quand elle finirait. Pas de bole.

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En février 2020, un jeune emballeur de Québec a remporté 70 millions à la loto. Un mois plus tard, Loto-Québec fermait ses bureaux durant la crise du coronavirus. Nous avons voulu, ici, romancer et superposer ces faits pour aborder les thèmes de l’exil et de la chance en période de confinement.

1000 couronnes est une série de nouvelles inspirées de la crise du coronavirus. Elle s’imagine le confinement de personnages fictifs à partir de situations hypothétiques ou réelles, croisant plusieurs histoires en un récit.

J’en suis l’auteur et j’habite ici.